PIERRE ELLIOTT TRUDEAU
En octobre 1970, Pierre Elliott Trudeau déclare avec
un ton de défi « Regardez-moi aller ». La
nation s'exécute, interdite devant cet homme, son premier
ministre.
Élu au Parlement grâce en grande partie au succès remporté par
l'Expo 67, Trudeau constitue la dose d'adrénaline dont le Canada a
besoin dans une période de changement radical. Après des décennies
de premiers ministres guindés et collet monté, arrive soudainement
un chef qui porte des foulards et des capes, roule en décapotable et
sort avec des célébrités.
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| Pierre Elliott Trudeau |
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Les premières années
Né le 18 octobre 1919 à Montréal, Joseph Philippe Pierre
Ives Elliott Trudeau est le fils d'un père francophone et d'une mère écossaise.
Dans son enfance, Trudeau est timide et chétif - certains disent même « malingre » -,
mais ce qui lui manque en prestance, il fait plus que le compenser en intelligence.
Après ses études au Collège Jean-de-Brébeuf de
Montréal, Pierre obtient un diplôme en droit à l'Université de
Montréal et une maîtrise en économie politique à Harvard.
Il parfait ensuite son éducation en passant un certain temps à l'École
des sciences politiques de Paris et une année à la London School
of Economics.
L'appel de la vie politique
Trudeau est transformé lorsqu'il revient au Canada. Fort de son brillant
intellect qu'il a affiné à l'école et de ses vues cosmopolites
qu'il a acquises dans ses voyages à l'étranger, il est maintenant
attiré par la politique. Il accepte un poste de conseiller auprès
du Bureau du Conseil privé à Ottawa et devient un ardent défenseur
des travailleurs participant à la grève de l'amiante au Québec
en 1949. Trudeau est un cinglant détracteur du parti ultraconservateur
de l'Union Nationale dirigé par le premier ministre du Québec,
Maurice Duplessis, et lorsqu'il participe à la naissance de la revue
intellectuelle progressiste Cité Libre, il peut exprimer par écrit
ses revendications et ses sentiments antinationalistes.
En 1965, il trouve un meilleur moyen d'exposer ses opinions politiques. Pendant
qu'il enseigne le droit à l'Université de Montréal, Trudeau
ainsi que son ancien collègue de Cité Libre, Gérard Pelletier,
et le dirigeant syndical, Jean Marchand, sont invités à se présenter
comme candidats libéraux aux élections fédérales.
Surnommés les « trois sages », Trudeau, Marchand et Pelletier
sont tous les trois élus.
La Trudeaumanie
Trudeau ne reste pas bien longtemps dans sa circonscription de Mont-Royal.
Ambitieux et perspicace, il devient rapidement le secrétaire parlementaire
du premier ministre Lester B. Pearson, puis ministre de la Justice. Lorsqu'on
lui confie le mandat de réformer le Code criminel, Trudeau en fait
sourciller plus d'un en modifiant les lois sur le divorce et en adoptant des
lois libéralisées sur l'avortement et l'homosexualité.
Pour expliquer ses décisions, Trudeau déclare aux journalistes
: « L'État n'a rien à faire dans la chambre à coucher
des gens. »
Tout le Canada succombe rapidement à un phénomène appelé la « Trudeaumanie ».
Les jeunes filles se pâment d'admiration et hurlent lorsque Trudeau
fait des apparitions en public. Un groupe de chasseurs d'autographes d'âge
moyen le poursuit même sur les terrains de la colline du Parlement.
Son charisme est sans borne et, lorsque Trudeau gagne la course à la
direction du Parti libéral en 1968, il devient le 15e premier ministre
du Canada. Deux mois plus tard, il fait élire un gouvernement majoritaire
dans le cadre d'élections générales. Il peut maintenant
commencer à marquer l'histoire politique de son empreinte.
La Loi sur les langues officielles
À son arrivée au 24 Sussex Drive, Trudeau déclare qu'il
veut créer une « société juste » au Canada.
Natif de Montréal et fervent partisan du fédéralisme,
il place la promotion du bilinguisme au premier rang des préoccupations
de son gouvernement. En 1969, Trudeau annonce aux Canadiens qu'il croit en « deux
langues officielles et une société pluraliste ». Pour
donner du poids à sa thèse, il crée la Loi sur les langues
officielles qui vise deux objectifs : donner aux fonctionnaires la possibilité de
s'exprimer en français ou en anglais au travail et protéger
les droits des francophones à parler en français n'importe où au
Canada.
Dans le cadre de sa déclaration enthousiaste à propos de la
Loi sur les langues officielles, Trudeau met l'accent sur le fédéralisme
et fait la mise en garde suivante : « Le Canada français peut
survivre non en se repliant sur lui-même, mais en réclamant au
dehors sa part entière de chaque aspect de la vie canadienne. »
La Crise d'octobre
En 1970, la situation se dégrade, et Trudeau devient intransigeant.
Le Front de libération du Québec (FLQ), un groupe de terroristes
qui milite en faveur du séparatisme, enlève le diplomate britannique
James Cross et le ministre du Cabinet québécois Pierre Laporte.
N'ayant jamais toléré que des gens puissent ne pas faire appel à la
raison pour défendre leur cause, Trudeau est furieux contre le FLQ
et prend des mesures draconiennes pour l'arrêter.
Pressé par le premier ministre du Québec Robert Bourassa de
dénouer rapidement cette crise, Trudeau applique la Loi sur les mesures
de guerre dans la matinée du 16 octobre 1970. Cette loi permet au gouvernement
de suspendre temporairement la Déclaration canadienne des droits et
de faire des centaines d'arrestations au besoin.
En réponse à ces mesures, le FLQ assassine Pierre Laporte.
Même si la popularité de Trudeau monte en flèche à la
suite de sa prompte intervention, certains se demandent tout haut comment
le premier ministre a pu recourir à des moyens aussi illégaux
pour résoudre une crise.
Les années 70
Le calme règne en 1971, et Trudeau trouve le temps d'épouser
en secret Margaret Sinclair, l'enfant fleur de 22 ans d'un ancien ministre
du cabinet libéral.
Ce mariage survient à une époque où la Trudeaumanie
est sur le déclin. Même s'il réalise des exploits remarquables
au cours des trois premières années de son mandat de premier
ministre, Trudeau a envers la presse une attitude parfois désinvolte
qui lui fait du tort. Par exemple, lorsqu'il répond « Pourquoi
devrais-je vendre votre blé? » à un groupe de fermiers
qui protestent dans les Prairies, il se met à dos de nombreux électeurs
de l'Ouest.
Lorsqu'il est réélu au sein d'un gouvernement minoritaire en
1972, Trudeau prend brutalement conscience de la réalité. Il
travaille en étroite collaboration avec le NPD en vue d'élaborer
des programmes sociaux populaires, ce qui lui permet de reconquérir
la majorité en 1974. Cependant, la sécurité et l'assistance
sociales coûtent cher et, au milieu des années 70, le gouvernement
libéral accuse un immense déficit. Pour réduire la dette,
Trudeau prescrit un « remède de cheval » en imposant le
contrôle des salaires et des prix en 1975.
Les Canadiens ne sont pas impressionnés, et la situation se détériore
pour Trudeau alors qu'il vit une séparation très médiatisée
avec Margaret, à la suite d'une nuit endiablée qu'elle passe
avec les Rolling Stones.
Tandis que la décennie s'achève, René Lévesque,
qui est alors chef du Parti québécois, commence à recevoir
des appuis pour sa vision d'un Québec indépendant.
En 1979, Trudeau est encore une fois élu au sein d'un gouvernement
minoritaire et annonce qu'il se retire de la scène politique, une décision
qui ne ressemble pas à quelqu'un comme lui, qui aime que les choses
se terminent en grande pompe.
Un retour triomphal
Tout compte fait, Trudeau n'est pas vraiment parti. Quelques mois à peine
après son départ, on lui demande de reprendre du service lorsque
le premier ministre Joe Clark est défait à la suite d'un vote
de confiance.
L'emportant avec une majorité parlementaire en 1980, Trudeau épouse
de nouveau la cause fédéraliste avec une vitalité accrue.
En mai 1980, René Lévesque s'apprête à tenir un
référendum sur la souveraineté-association qui demande
en fait aux Québécois s'ils veulent se séparer du reste
du Canada. Grâce à une série de discours cinglants et
passionnés qui le caractérisent, Trudeau fait pencher l'opinion
publique du côté du « Non » et, lorsque le référendum
a lieu, 60 % des Canadiens sont contre le séparatisme.
La Constitution
La victoire au référendum de 1980 ne constitue qu'un début.
« Regonflé à bloc », Trudeau entreprend l'un de
ses projets les plus ambitieux : « rapatrier » l'Acte de l'Amérique
du Nord britannique et créer une nouvelle constitution contrôlée
par le Canada. Il veut y enchâsser une Charte canadienne des droits
et libertés qui assurera la protection des droits individuels au sein
d'un vaste pays régi par le gouvernement.
Il a beaucoup de pain sur la planche. Il doit livrer bataille pendant 18
mois avant d'atteindre quelque résolution que ce soit. En particulier,
René Lévesque et sept autres premiers ministres provinciaux
forment le « groupe des Huit » dans le but d'arrêter l'adoption
de la Constitution de Trudeau. Au cours d'une dernière ronde de négociations
en novembre 1981, on en arrive à un compromis, et tous les premiers
ministres, à l'exception de Lévesque, signent la résolution
constitutionnelle de Trudeau.
Lorsque la reine Elizabeth II arrive au Canada le 17 avril 1982 afin de proclamer
la nouvelle constitution du Canada, Trudeau connaît sa plus grande heure
de gloire.
Une longue promenade dans la neige
Malgré sa victoire constitutionnelle, Trudeau n'a plus la cote, pour
la première fois de sa carrière. Le taux de chômage est à la
hausse, l'inflation est toujours élevée, le déficit est
encore énorme, et Trudeau lance un Programme énergétique
national qui est largement contesté.
Au cours de ses dernières années en tant que premier ministre,
Trudeau consacre ses énergies à des questions d'intérêt
mondial, lançant sa propre initiative de paix en 1983. Il rend personnellement
visite à des dirigeants mondiaux, les enjoignant de réduire
leur production d'armes nucléaires.
À la suite de ce qu'il décrit comme « une longue promenade
dans la neige », Trudeau prend une décision. Il annonce la fin
de sa carrière politique en février 1984.
Même s'il n'est plus sous les feux des projecteurs, Trudeau ne tombe
pas dans l'oubli. Chaque fois qu'il décide de commenter publiquement
une question, les Canadiens l'écoutent encore attentivement. En fait,
beaucoup de gens pensent que les accusations virulentes de Trudeau ont finalement
contribué à faire échouer les accords Meech (1987) et
les accords de Charlottetown (1992) proposés par Brian Mulroney.
Pendant ses dernières années, Trudeau travaille dans un cabinet
d'avocats de Montréal et se consacre à la rédaction de
ses mémoires. Lorsque son fils Michel périt dans une avalanche
en 1998, Trudeau, déjà en mauvaise santé, paraît
frêle et abattu.
Il succombe à un cancer de la prostate le 28 septembre 2000, et le
sentiment de chagrin sans précédent qui se répand dans
le public montre bien que les Canadiens, peu importe leur allégeance,
ne s'étaient jamais ennuyés de regarder Trudeau. |